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Douleur

La douleur se situe-t-elle dans le cerveau ?

Rédigé par le Jeudi 27 Août 2015

L’édito de l’excellent Journal of Physiotherapy Pain Association de cet été donne la parole à Mick Thacker* ; il devrait nous permettre de nous questionner plus profondément sur notre compréhension du mécanisme douloureux et son intégration dans nos pratiques.



Mick Thacker
Mick Thacker
Pour Thacker, de plus en plus de physiothérapeutes commencent à s’intéresser de près à la douleur. Pour eux, il semble acquis que la nociception n’est pas la douleur et donc, qu’il n’existe pas de voies de la douleur, de récepteurs à la douleur ou encore de contrôles descendants de la douleur. L’avancée des neurosciences de ces dernières décennies a mis fin au dualisme corps-esprit décrit par Descartes (le « body mind problem » évoqué dans notre série sur l’histoire de la douleur).


Si bon nombre de thérapeutes sont donc passés au modèle suivant, en adhérant à l’idée d’une origine de la douleur non périphérique (« La nociception n’est ni nécessaire, ni suffisante pour ressentir la douleur »), il est en revanche courant d’entendre dire que la douleur « EST DANS » le cerveau (traduit littéralement de l’anglais : « pain IS IN the brain »). Une question pertinente posée par Mick est de savoir si, bien que le cerveau soit nécessaire à l’expérience douloureuse, il est suffisant pour parler de douleur.


En effet, si l’on promeut cette idée en éducation thérapeutique, il devient difficile de ne pas se confronter à des interrogations légitimes du patient comme :
- « Êtes-vous en train de dire que je suis dingue ? »
- « Vous dites que c’est dans ma tête ? »
- « C’est psychologique ? »
- Etc.


Tout ceci peut sous-entendre que « Vous êtes votre cerveau » ou encore que « Votre cerveau est vous ». En réalité, « Vous êtes-vous » AVEC un cerveau dont vous vous servez… Mais, votre cerveau n’est sans doute pas suffisant pour vous définir. Beaucoup d’experts se sentent coupables lorsqu’ils utilisent des phrases comme « Votre cerveau décide », « Votre cerveau pense », etc. car elles suggèrent que votre cerveau est séparé de vous et qu’il est donc (relativement) autonome… Vous commencez à comprendre où Mick Thacker veut en venir : cette attitude tend à structurer à nouveau la douleur (à uniquement la « neurologiser » pour Quintner) : nous revoilà parti dans une dichotomie Cartésienne pendant les 300 prochaines années !?!


L’implication clinique est importante : si mon cerveau « décide pour moi », que me reste-il? Comment reprendre un contrôle sur la douleur puisqu’ « IL » décide? Le cerveau « douloureux » (the « painful brain »)? Le cerveau « dictateur »? « Persécuteur »? Il pense, je subis ; il agît, j’attends. Fatalisme, sentiment d’impuissance, anxiété, dépression, catastrophisme, etc. les enjeux sont de taille !


La seule entité suffisante dans l’expérience et la perception douloureuse est … la personne toute entière. Cette « unité patient » mérite de recevoir toute notre attention lors de notre prise en charge. À méditer en cette rentrée…


Références


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1.Posté par JL E le 27/08/2015 18:49 | Alerter
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Dommage parce que c'est bien pratique et bien accepté des patients cette idée...Il y a un petit côté "c'est indépendant de votre volonté" comme si c'étaient des structures sous-corticales autonomes qui mettaient le brun...
D'un autre côté, le mini-brain du ganglion spinal, il fait bien ce qu'il veut, non ?

2.Posté par Laurent ROUSSEAU le 29/08/2015 18:49 | Alerter
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LaurentR
Il y a une lecture très éclairante sur ce sujet. Antonio Damasio, Spinoza avait raison, joie et tristesse le cerveau des émotions.

3.Posté par thomas. osinski le 02/09/2015 08:54 | Alerter
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Bonjour,

Merci pour le partage de cet édito.

étant pour l'instant pro cerveau, je pense que le dualisme qui est présent dans l'édito, de Quinter du peu que j'ai cru le comprendre, est que la personne à un cerveau. Je pense plutôt les choses dans l'autre sens, tout du moins je m'interroge dessus, le cerveau à une personne.
il crée cette "méta-chose" car ça doit lui avoir un côté pratique, ou tout du moins pas trop délétère en moyenne.
Dire "fallacious statements such as “your brain decides” or “your brain thinks,” suggesting that brains are somehow distinct from you and capable of independent ‘thought’. entretient la dichotomie en faisant croire que ce que nous percevons comme étant nous reste au dessus du cerveau.
sûrement dois-je me tromper, mais je pense que l'auteur est trompé par ses perceptions lorsqu'il écrit ça et au lieu d'unifier deux concepts (de corps et esprit) soutient, selon moi, une croyance en une illusion perceptuelle.

pour les cinéphiles, je suggère le 20 premières secondes de la bande d'annonce du film "la boîte noire" ;)
bonne journée à tous

4.Posté par JL Safin le 02/09/2015 18:16 | Alerter
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Laurent,

Etant pro-cerveau, je me pose la question de savoir si Damasio a bien lu Descartes dans le texte et bien apprécié un côté visionnaire qui l' a abondamment fait s'interroger sur la "machinerie cérébrale".
William james, la référence de Damasio, l'a pourtant reconnu : "à Descartes revient d'avoir été le 1er à avoir eu l'audace d'envisager une mécanique nerveuse qui se suffise entièrement à elle-même, et qui soit capable d'effectuer des actes complexes avec un semblant d'intelligence". C'est, avant l'heure, l'avénement de l'idée moderne des système auto-organisés comme un de ceux qui nous intéresse le plus en physiothérapie : le maintien postural actif !

Descartes savait apparemment très bien que sa vision matérialiste de la machine humaine, ne permettait pas, par exemple, d'expliquer comment '"user de paroles, en les composant pour exprimer nos pensées". Peut être n'avait il tout simplement pas envie de finir sur le bûcher, à une époque où l'Eglise brûlait "lhérétique" avec quelque facilité...

Le cerveau décide,organise en faisant du calcul de probabilité et distribue au corps. En retour, il est heureusement accessible aux réafférences sensorielles, au bruit des copies d'efférences... Il n'y a plus guère que les freudiens et les périphérialistes pour séparer matière et esprit.

5.Posté par Yannick BARDE-CABUSSON le 11/09/2015 12:37 | Alerter
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à lire aussi : http://noijam.com/2015/09/11/people-with-brains/

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