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Une licence européenne en kinésithérapie de plein droit en France: quelles conséquences pour l'avenir du DE français?

 Jean MOUGEL
Mercredi 13 Octobre 2010

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Suite à la concrétisation de la licence européenne en Kinésithérapie proposée dès cette année par l'université de Gérone en partenariat avec l'organisme de formation en ligne IVAOS, il serait intéressant de s'interroger sur les possibilités et les limites d'implémentation de ce modèle d'équivalence universitaire dans les IFMK français.

La France a signé les accords de Bologne: un kinésithérapeute possédant une licence européenne peut maintenant exercer de plein droit dans notre pays.

Sans évolution à court terme de notre DE national, une cohabitation entre 2 statuts professionnels semble inévitable:
- un DE français isolé à double titre: tant par les frontières européennes d'un point de vue géographique que par son absence de passerelles universitaires.
- une licence/bachelor européenne ouverte sur le monde et sur la suite de cursus universitaire (master et doctorat)

Il va sans dire que la deuxième solution semble également indispensable pour construire le niveau de compétence nécessaire des futurs enseignants universitaires en favorisant l'émergence des doctorats; ce niveau étant un préalable nécessaire à une filière universitaire pérenne en kinésithérapie.

Le Professeur Jean-Claude MANDERSCHEID préside actuellement IVAOS. Il nous propose de contribuer à cette réflexion en participant à ce forum de discussion.
Ce débat se veut constructif et nous comptons sur le comité éditorial d'Actukiné pour en assurer la modération.

Merci à tous pour votre participation.

http://www.ensait.fr/medias/recherche/inter01.jpg
 MANDERSCHEID J-C
Lundi 18 Octobre 2010

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Bonjour à tous,

Je salut l'initiative de Jean MOUGEL de lancer ce forum pour organiser la réflexion autour de la question du passage au LMD (Licence, Master, Doctorat) de la formation de kinésithérapie. Je ne suis pas kinésithérapeute, mais j'ai accompagné plusieurs d'entre eux vers le master de sciences de l'éducation. Je me suis donc intéressé à la question. J'ai dirigé la mise au point de la maquette de plusieurs diplômes du LMD. J'ai aussi été coopté par le consortium EMAHP (European Master in Health Promotion) pour représenter la France. Au coté de mes collègues européens, j'ai appris à mieux connaître les différentes modalités de mise en œuvre du LMD dans les différents pays, dans le cadre des accords de Bologne. C'est donc plus particulièrement sur ces aspects que je pourrai apporter ma contribution au débat.

Pour commencer ce débat, je vous soumets plusieurs informations ou questionnements.

1) Il faut retenir qu'une des principales volontés des accords de Bologne, c'est de permettre la mobilité des étudiants à travers l'Europe. Une semestrialisation bien comprise (qui fait partie des accords de Bologne) doit permettre à la limite à un étudiant de faire un semestre à Vichy, un semestre à Gérone, un semestre à Berlin, etc. jusqu'à obtention de son diplôme par capitalisation des crédits requis (ECTS).
2) Les accords de Bologne visent aussi l'harmonisation des diplômes au sein de l'Europe pour permettre la mobilité des professionnels sans autres formalités particulières en dehors de l'obtention du diplôme.

Cette harmonisation des études avec cette notion de mobilité des étudiants et des professionnels soulève plusieurs questions :

3) Les études devenant universitaires, les enseignants titulaires doivent avoir un doctorat, d'où la nécessité qu'un nombre suffisant de kinésithérapeutes en acquiert un.
4) L'Etat qui donne les habilitations doit avoir le souci que les diplômes délivrés correspondent aux compétences attendues.

Le travail avec mes collègues européens m'a amené à m'interroger sur certaines caractéristiques des formations françaises :

5) Quelles sont le méthodes d'enseignement les plus efficaces : enseignements magistraux versus travaux participatifs en petits groupes ?
6) Les sélections indispensables sélectionnent-elles bien sur les bons critères pour obtenir plus tard les meilleurs professionnels ?
7) Les sélections doivent-elles obligatoirement se faire par concours (le plus souvent écrits) ou existent-ils d'autres modalités qui évitent la surenchère des préparations. L'exemple de Sciences Po Paris est à étudier.

Enfin, une grande interrogation politique et économique surgit :

8) Quel sera le statut des titulaires de la licence, du master et du doctorat ? Quelles sont leurs places respectives dans les réseaux de soin ? Que deviennent leur rémunération ? Un Etat responsable des comptes de la Nation ne peut pas s'engager sans visibilité sur ce point, sans accord avec les différents partenaires. Par ailleurs, cela bouleverse inévitablement les structures socioprofessionnelles. Par exemple, en Amérique du Nord où il existe des facultés de soins infirmiers qui délivrent des doctorats, certains services hospitaliers sont dirigés par des infirmiers (docteurs). Les médecins viennent de l'extérieur pour faire le diagnostic et la prescription. Il repartent après. Imaginez la révolution mentale et sociale que cela représenterait (ou représentera) pour nous.

Voici les huit points sur lesquels je propose pour ma part de réfléchir (il y en certainement d'autres) pour éclairer le dossier du passage au LMD des DE du secteur sanitaire et social en France et plus particulièrement de la formation de kinésithérapie.

Bien cordialement à tous,

Jean-Claude MANDERSCHEID.
 thomas
Vendredi 22 Octobre 2010

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plein de choses intéressantes.
il existe aussi dans certains pays proches des services de MPR dirigés par des physio...
 Jean MOUGEL
Vendredi 22 Octobre 2010

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A propos d'harmonisation des études entre les pays européens, il est paradoxal de constater que la mise en place de la licence européenne par l'université de Gérone entraînera plutôt un désordre de plus dans le paysage de la formation en kinésithérapie française.
On peut penser qu'en créant un précédent, elle catalyse la réforme de la formation française.
Avancer sous la pression des voisins, plutôt que d'avancer avec eux.

Le processus de Bologne ne prévoit-il pas un calendrier commun avec des échéances pour harmoniser 'en temps réel' cette évolution des formations sanitaires et sociales en Europe? Et s'il existe: la France est-elle si en retard que ça sur le programme défini?
 danis bois
Jeudi 17 Novembre 2011

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Je trouve votre discussion pertinente et proche de la réalité du terrain universitaire en Europe. Je fais confiance aux résponsables qui représentent les intêrets de la profession , cependant, il reste trois difficultés majeures à régler. La premiére, et vous le mentionnez, pour enseigner dans un master il faut un doctorat, et pour diriger un doctorat il faut un HDR pour la France ou son équivalent à l'étranger (une agrégation d'enseignement supérieur). Face à cette exigence. le master et le doctorat risquent d'échapper à la kinésithérapie. La deuxième me parait plus problématique, car l'existence d'un master et d'un doctorat nécessite un laboratoire ou un centre d'étude universitaire puisque c'est sur la base des résultats de recherche du labo que le programme est accepté par le conseil scientifique et le ministère. La troisième difficulté est en lien avec la posture, il faut s'ouvrir à la pluralité méthodolgique et opter pour une posture 'hybride' qui fait appel à un double cursus disciplinaire ou paradigmatique ( positiviste et qualitatif ). Il faudrait certainement rétablir le dialogue entre les tenants des deux postures pour éviter des prises de position trop fermées. On voit certains praticiens militant pour l'EBM qui se posent en tant qu'arbitre garant de la pertinence d'un résultat de recherche ou d'un protocole dépassant ainsi leurs prérogatives. Je peux vous dire, de par ma fréquentation du milieu scientifique que les postures corporatistes ne sont pas de mise. il y a sans doute un pas à franchir pour passer d'un paradigme professionnel à un paradigme scientifique.
Danis Bois, Professeur des Universités .
 Thomas
Vendredi 18 Novembre 2011

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Bonjour,
merci d'alimenter cette discussion très intéressante,
un élément que JPR pourra étayer mieux que moi je pense :
http://www.ehesp.fr/recherche/departements/departement-des-sciences-infirmieres-et-paramedicales/
en espérant que d'autres laboratoires suivent,
et en sachant que certains MK sont déjà PhD en France, voire HDR et PU, même si c'est dans des domaines connexes à la kinésithérapie.


ps: une demande précision, il ne me semble pas que l'HDR soit indispensable pour suivre un doctorant même si c'est conseillé (source wikipedia d'où ma demande de précision)
 JP R
Vendredi 18 Novembre 2011

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Bonjour Thomas,

Ben je ne sais pas pourquoi Mr Bois dit cela, car il y a plein de co-encadrement de thèses par des chercheurs qui n'ont pas leur habilitation à diriger des recherches (HDR). Je ne sais pas comment on pourrait passer son HDR si on n’a pas co encadré des travaux de recherche de master ou de doctorat? Par contre le responsable officiel de l'encadrement doit être titulaire de l'HDR. Toute une subtilité....

Je ne suis pas non plus d'accord avec cette affirmation: 'On voit certains praticiens militant pour l'EBM qui se posent en tant qu'arbitre garant de la pertinence d'un résultat de recherche ou d'un protocole dépassant ainsi leurs prérogatives'. La limite devient impossible à dessiner. Seul le méthodologiste pourrait critiquer la méthodologie d'une étude, seul le statisticien peut évaluer l'analyse statistique, etc. Einstein appelait cela 'les petites maisons de la science'.
Si on suit ce raisonnement, aucun Peer Review de revues scientifiques ne devient légitime, pas plus que le droit au 'clinicien' d'évaluer la pertinence d'une preuve et de l'utilité d'un traitement, ni le patient de choisir le traitement qui lui convient. Cette pensée me semble totalement contraire à la démarche de l'Evidence Based initiée par Sackett [1]. C'est tout le contraire de l'esprit de la Cochrane dont les revues systématiques sont réalisées par des cliniciens (pas uniquement) et dont la qualité aujourd'hui s'impose comme un standard en matière d'évaluation de l'efficacité des interventions thérapeutiques.
Enfin, lorsque l'on fait de la recherche ou du soin, il faut s'attendre (et accepter) à être évalué ou 'juger' parfois injustement ou par des gens qui n'ont pas votre niveau de connaissances, mais cela fait partie des règles. Je crois que cela est sain et que c'est le garant de notre sécurité. Il suffit de voir les récentes affaires concernant des médicaments comme le ME... TOR pour exiger plus de critiques et d'évaluations indépendantes. Il ne faut pas compter sur l'industrie ou les intérêts commerciaux pour le faire à notre place [2]. La transparence et l'éducation sont parfois des mots difficiles à prononcer.

[1] Sackett DL, Rosenberg WM, Gray JA, Haynes RB, Richardson WS. Evidence based medicine: what it is and what it isn't. BMJ. 1996 Jan 13;312(7023):71-2. PubMed PMID: 8555924; PubMed Central PMCID: PMC2349778.

[2] Jørgensen AW, Hilden J, Gøtzsche PC. Cochrane reviews compared with industry supported meta-analyses and other meta-analyses of the same drugs: systematic review. BMJ. 2006 Oct 14;333(7572):782. Epub 2006 Oct 6. Review. PubMed PMID: 17028106; PubMed Central PMCID: PMC1602036.


 Danis Bois
Vendredi 18 Novembre 2011

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Bonjour, JP R.

Oui, il faut une (HDR), Habilitation à Diriger la Recherche pour diriger une thèse de doctorat de recherche et cela, que l’on soit professeur ou maître de conférence. Certes il est possible d’accompagner des travaux de recherche à travers une co-coordination de thèse sans avoir un HDR, mais c’est toujours sous le couvert du directeur de thèse.

Concernant l’EBM, il faut revenir, pour en comprendre le statut à son origine dans les années 80. Elle avait deux vocations, l’une pédagogique, et l’autre pratique. Progressivement ont été instaurées l’évaluation critique de la validité de la recherche (niveau de preuve) et la mise en application des données dans la pratique clinique pour une prise en charge personnalisée. Pour autant, il ne revient pas au praticien de faire la graduation des recommandations. Cela est réalisé par des chercheurs (comité de lecture commission de sélection, comité scientifique, etc).
De la même façon, le praticien ne peut valider ou invalider le protocole d’une recherche. Ce ‘est pas de son ressort. C’est d’ailleurs la critique qui est faite à l’EBM, elle n’apprend pas au praticien à mener sa propre recherche. Pourtant, certains praticiens se substituent à la recherche en s’autoproclamant chercheur et cela n’est pas bien considéré dans le milieu scientifique.

Cela dit, le praticien se doit d’informer les instances scientifiques ou la communauté professionnelle de la non efficacité des protocoles pratiques proposés à partir d’une recommandation scientifique.

Il est clair que l’EBM est une avancée car elle permet au praticien de formuler une question clinique à partir d’un problème clinique, d’apprendre à réaliser une recherche pertinente dans la littérature et de réaliser une évaluation critique de la validité de la recherche au plan de son efficacité ou non dans sa mise en pratique sur un cas clinique spécifique (et non pas sur le protocole de la recherche).

Je considère l’action d’actu Kiné utile pour l’’évolution de la kinésithérapie, même si à certains moments, on note quelques dérapages. Je suis pour la diversité des opinions lorsqu’elles sont réfléchies.

Danis Bois